La disparition de Matthew Simonet

 

Chapitre 1

La lutte perpétuelle entre le bien et le mal est le combat de la faiblesse contre la force, à la manière de la médecine homéopathique qui vainc la maladie par petites doses, par la puissance du symbole plus que par la chose elle-même. Ainsi, me disait mon ami, assis en face de moi, une pipe à la main, ainsi le crime ne peut rien contre l’esprit de détail et la grâce des métaphores. Comme d’habitude, lorsqu’il s’élevait dans des idées que ma gaieté rationnelle ne comprenait guère, je lui renvoyai un visage faussement passionné qui ne le trompa point.

On frappa à la porte. Se levant, après avoir méthodiquement rangé son journal et mordu dans son brûle-gueule, mon ami ouvrit la porte à un jeune homme d’une trentaine d’années, en chemise écossaise et veste sombre, maladivement maigre, accablé d’inquiétude, qui l’accosta en ces termes : Je voudrais parler à Monsieur Holmes. C’est moi-même, répondit mon ami, avec un regard implacablement dominateur qui fit reculer un instant le visiteur.

la visite

Voudriez-vous me laisser entrer, Monsieur Holmes, car je suis préoccupé par une affaire dont il me semble que vous seul êtes capable de la résoudre. Comme mon ami ne bougeait pas d’un pouce et qu’il le toisait toujours sans mot dire, l’homme ajouta : Et concernant vos honoraires, que cela ne vous trouble pas, je suis dans le show-business et l’argent coule à flots. Oh, reprit-il encore, j’ai omis de me présenter : Ben Brayer. Avec une voix dure, mon ami Sherlock Holmes le laissa entrer : Si l’affaire est vraiment intéressante, pourquoi pas, oui, pourquoi pas…

Jamais je ne reverrai sur figure humaine l’expression de profonde reconnaissance qui se lut alors sur notre visiteur. Il commença, en bredouillant souvent, comme s’il avait du mal à ordonner ses pensées, quoique son élocution précise trahît un homme de la bonne société : Il y a trois jours, je me promenais avec mon ami Matthew Simonet dans les rues de Londres, par un épais brouillard, en rentrant d’une soirée chez les S…. On n’y voyait pas à trois mètres et nous marchions au coude à coude, lorsque soudain un cri effrayant transperça la nuit silencieuse, suivi d’un bruit de bagarre et d’une cavalcade.

le brouillard

N’écoutant que son courage, Matthew s’élança vers l’endroit où s’était vraisemblablement produite l’exaction, me laissant paralysé de surprise. Le temps que je reprisse mes esprits, il s’était évanoui dans la brume, et j’eus beau passer ensuite plus d’une heure à sa recherche, ce qui n’était guère aisé étant donné la purée de pois, je ne trouvai pas trace de lui. Je frémis en pensant qu’il gisait peut-être près de moi, dans une mare de sang, blessé par l’étrange étrangleur qui sévit actuellement dans notre ville, puis je me rassurai à la pensée qu’il avait pu aussi bien se perdre et qu’il m’attendait chaudement à notre appartement. Mais arrivé là-bas, je ne trouvai pas trace de lui.

Le lendemain, je me rendis sur les lieux de l’incident et j’interrogeai les voisins sur les événements de la soirée, mais aucun n’avait remarqué quoi que ce fût. On n’avait rien signalé non plus à la police. Voilà pourtant trois jours que mon ami n’a plus donné signe de vie, et je me ronge d’inquiétude… - Et vous ne vous alimentez pas, interrompis-je avec sévérité : or, dans la circonstance, ne pas se nourrir me paraît malvenu. Sherlock Holmes me coupa à son tour : N’écoutez pas cette bonne vieille maman de Docteur Watson, il a toujours un bon conseil dans sa besace ! Sachez, ajouta-t-il avec son ton docte de vieux fumeur d’opium, que le jeûne aiguise l’esprit mieux que la philosophie.

Ça ne vous rappelle rien, docteur ? reprit mon ami, fouillant dans la pile de journaux qu’il archivait compulsivement comme pour collectionner les indéfectibles aléas de l’existence humaine. Beaucoup de choses, au contraire, répondis-je, car le crime fleurit à Londres, et surtout lorsque le smog soutient la main des assassins. Ah, voilà, s’exclama-t-il, levant avec un air de triomphe un exemplaire déjà jauni du London Post.

Regardez, dit-il en pointant un titre discret, placé en bas de la dernière page : Disparition mystérieuse d’un homme. Puis il en lut les quelques lignes : Mister Lasker, qui accompagnait hier une amie dans les ruelles obscures du brouillard de Londres, est allé porter secours à un inconnu, victime d’une rixe devant le 15, Bloomingtonstreet. Depuis, il a disparu. Quiconque pourra fournir quelque renseignement doit s’adresser à Dorothea Tongue. Suivait l’adresse. Voilà en effet une troublante coïncidence, opinai-je, tandis que dans les yeux de Monsieur Brayer renaissaient les lueurs d’une intense espérance. Bloomingtonstreet ! s’écria-t-il. C’est exactement dans cette rue que Matthew a disparu. Sur ce, nous prîmes donc congé de lui, lui donnant rendez-vous le surlendemain pour de premières nouvelles.

Chapitre 2

Docteur, reprit mon ami après que le visiteur eut quitté les lieux, ce Monsieur Brayer m’a l’air d’un drôle de numéro. Comment, m’étonnai-je, ne s’agit-il pas d’un cas classique d’alarme amplifiée par l’amitié ? Je ne vous parle pas de sentiments, m’opposa Sherlock Holmes en rallumant le foyer de sa pipe, mais du personnage : n’avez-vous rien remarqué ? Non, rien, avouai-je, en pauvre diable inattentif. Il se prétend riche, dit mon ami, alors que tout le monde sait que la production musicale connaît une crise sans précédent, ce que dénotent d’ailleurs les extrémités usées de ses manches et l’usure de sa chemise. Le style écossais était à la mode il y a cinq ans ! éclata-t-il d’un rire nerveux. Mais alors, m’indignai-je, pourquoi avez-vous accepté cette affaire ? Je ne vous savais pas si généreux ! Vous m’offensez, m’avisa le détective, pris au défaut de pingrerie, puis il dit : n’avez-vous point surpris, dans le revers de l’ourlet de son pantalon, une tache de sang ? Lui-même n’a pas dû s’en apercevoir, mais voilà qui a, je l’avoue, aiguisé ma curiosité. Il a pu, répliquai-je, marcher par mégarde dans une flaque de sang lors de la recherche de Matthew Simonet. Il a pu, il a pu, répliqua Holmes : Mais à présent, docteur, prenez votre chapeau et rendons-nous chez cette Dorothea.

caleche

Nous montâmes dans un fiacre et, après une vingtaine de minutes, sonnâmes à une immense bâtisse plantée au fond d’un jardin derrière d’imposantes grilles en fer forgé. Un colosse indien, habillé comme un majordome, s’approcha d’un air soupçonneux. Mon brave, dit Sherlock, veuillez prévenir votre maîtresse que nous venons la voir au sujet de la disparition mystérieuse de Mister Lasker. Une ombre passa sur le visage de l’indigène, vite dissimulée par un sourire obséquieux : Veuillez attendre. Puis il alla dans une guérite et téléphona, avant de revenir leur ouvrir la grille : Suivez-moi, Mademoiselle Tongue va vous recevoir.

la grille

Elle les attendait sur le perron de la villa, en robe du soir rouge. Elle avait les cheveux bruns et les yeux verts, vingt-cinq ans environ, fardée comme une reine de beauté. Alors, s’écria-t-elle en allant à notre rencontre, avez-vous des nouvelles de Michael ? J’ai bien peur de vous décevoir, toussota mon ami, mais il semblerait que nous travaillassions sur une affaire similaire à celle dont Mister Lasker a été la triste victime, si bien qu’en vertu des similitudes coupables l’un des cas devrait éclairer l’autre. Pouvez-vous nous donner quelques détails, si ce n’est pas abuser de votre temps ? Mais bien entendu, dit-elle, suivez-moi dans le salon, Rajah Pooh va nous apporter du thé.


Il nous servit un thé de Ceylan dans un service Queen’s Ware authentique. Dorothea nous éclaira sur la personnalité de Michael Lasker, qui était écrivain, tout comme Matthew Simonet. Au moment de sa disparition, il essayait d’avancer sur un ouvrage qui lui causait grand mal, et là encore la coïncidence était frappante, car Matthew Simonet s’était longuement plaint de sa difficulté à écrire, juste avant de s’évanouir lui aussi dans la nature, après un acte héroïque dans Bloomingtonstreet dont le brouillard seul avait été témoin.

le tea

C’est tout de même étrange, m’interposai-je dans la conversation, car dans la littérature psychiatrique, l’angoisse de la page blanche pousse plutôt le sujet à se venger de son impuissance sur son entourage, tandis qu’il semble là qu’il soit comme absorbé par la page blanche. Sherlock me regarda un moment avec attention : Mais vous êtes génial, docteur, absolument génial ! Ne croyez-vous pas, susurra langoureusement notre hôtesse, qu’un concurrent en littérature ait pu les assass… Mais mon ami ne la laissa pas finir sa phrase et, me saisissant par le bras, il m’entraîna au-dehors, criant, d’un air exalté : Hélas, non, Mademoiselle Tongue, nous affrontons là un adversaire autrement plus terrible que ces misérables littérateurs tireurs à la ligne et jaloux de leurs confrères ! Un adversaire métaphysique, oui, parfaitement, Madame.

 

Chapitre 3

Je craignais, je l’avoue, pour la santé mentale de mon ami, et redoutai même qu’il eût été drogué, moi-même m’étant bien gardé de goûter au thé, sachant ces Hindous passés maîtres dans l’art des onguents et des poisons. Pourtant, la théorie qu’il m’exposa, dans la calèche qui nous ramenait à l’appartement du 221B Baker Street, me parut prodigieusement intéressante, propre à transformer les fondements de la psychologie, mais angoissante, en ce que, si elle se vérifiait, le risque de ne pas récupérer nos otages vivants serait très fort.

Le raisonnement de Holmes était le suivant : l’écrivain, épuisé par une tension intellectuelle devant la feuille blanche, retrouve en hallucination dans le brouillard opaque l’image de son cauchemar continuel. Il appelle les mots et les phrases qui ne lui viennent pas, si bien que l’énergie produite pour chercher vainement l’inspiration se matérialise dans un démon qui l’appelle invinciblement. C’était donc cela le cri, remarquai-je. Parfaitement, Watson, c’était le cri d’appel poussé par le démon dans le brouillard, comme le chant des Sirènes envoûtait l’atmosphère pure des îles hellènes. Le cri était promesse de mots, le cri était tentation, le cri, conclut-il en déployant les harmoniques de sa voix grave, le cri était tombeau.

Sont-ils morts ? me révoltai-je, pensez-vous qu’ils soient morts ? C’est probable, mais nullement certain. Le problème, c’est qu’il faudrait, pour s’en assurer, débusquer ce démon. Mais comment faire ? dis-je. Il faudra, me dit le détective en me serrant le poignet, que nous ayons des armes. Des armes ? Vous voulez combattre un esprit avec des armes ? Me faites-vous confiance, oui ou non ? me demanda-t-il.

J’étais tout de même suspicieux par principe et j’eus soudain peur de m’être laissé influencé du fait de la gravité et de l’étrangeté de l’histoire. Ne pourrions-nous pas attendre un jour ou deux pour peser le pour et le contre, opposai-je mollement, comme un vieux marchand de chaussettes. Non, trancha Homes : chaque instant compte, ce soir il y a un brouillard à couper au couteau, il n’y a donc pas un instant à perdre. Avez-vous des boules Quiès ? Oui, en voici, répondis-je en les lui tendant. Je les mettrai, m’expliqua-t-il, pour ne pas être entraîné par le démon, et vous me guiderez en direction du cri. Puis, fouillant dans une vieille malle, il en ramena un manuscrit jauni, dont la dernière page semblait avoir été interrompu par une cause extérieure. Voici, m’informa Holmes, un roman que j’avais commencé et que je n’ai jamais pu finir. Je vais me concentrer dessus pendant une heure, puis nous sortirons à Bloomingtonstreet.

Une heure après, je retrouvai mon ami, méconnaissable, en proie à la plus mauvaise humeur qui fût, pestant sur l’impossibilité structurelle à finir son récit, contre la médiocrité du langage existant et surtout de la syntaxe, dont la pauvreté confinait selon lui à l’indigence et empêchait toute pensée d’exister. Bref, des billevesées que je dus supporter tout le temps du voyage, jusqu’au moment où, arrivés à Bloomingtonstreet, je lui mis ses boules Quiès et que, cognant des passants égarés dans le smog londonien, j’entendis soudain un long cri déchirant.

C’est la matérialisation sonore de votre désespoir, dis-je à mon ami, suivez-moi. Revolver au point, il m’accompagna jusqu’à une encoignure, près d’une échoppe de barbier, où un spectacle terrifiant nous attendait : une goule blanche nous aspirait dans sa bouche ouverte comme un abîme. Ne tirez pas, me dit Holmes, laissons-nous aspirer. N’oubliez pas que c’est une matérialisation de mon âme propre et qu’en tirant sur elle vous pourriez me tuer moi-même.  

la goule

Par un boyau oblique qui descendait dans les profondeurs de la terre, nous atterrîmes en bas d’une cave où trônait une idole à six bras et où gémissaient des êtres enchaînés, principalement des adolescents, esclaves de la poésie éternelle, romanciers perdus dans la nuit permanente des mots. Je reconnus, à la photo que nous en avait donnée Brayer, Matthew Simonet. Ça va ? lui demandai-je, tout en prenant son pouls, qui battait normalement. Il me regarda l’air implorant : Donnez-moi une feuille et un stylo, murmura-t-il, je ne veux pas laisser échapper cette idée… Il en est hors de question, mon vieux, répliquai-je. Ce dont vous avez besoin, c’est d’un bœuf bouilli à la menthe, d’un pudding et d’une bonne nuit de repos dans un lit britannique. Pitié, implorait-il.

Holmes était aussi dans un sale état, qui grattait le sol dans l’espoir d’y graver les quelques phrases qui lui venaient, comme par hasard, tout naturellement maintenant qu’il n’y avait plus aucun moyen de les écrire. Soudain, un rire sardonique éclata derrière moi et, m’étant retourné, je reconnus Rajah Pooh, le colosse hindou, qui me toisait avec mépris.

Ah, ah, rugit-il, j’ai à présent un détective et un médecin dans ma collection d’auteurs. Quelle dégradation ! Je décidai de le laisser s’épancher avant de faire parler les armes. C’est donc vous qui êtes à l’origine de ces rapts, avançai-je. Oui-da, affirma-t-il fièrement, j’ai créé ici, à Bloomingtonstreet, un sanctuaire secret à Brahman, comme il est dit : Ce personnage secret qui est dans le mot, c’est lui que j’assimile au Brahman, c’est lui qui représente la mort. Lorsque Dorothea est tombé amoureuse de Michael Lasker et qu’elle a décidé de l’épouser, j’ai promis que cela ne se ferait jamais et, profitant de sa passion des mots, je l’ai fait tomber dans le guet-apens de Brahman. Lorsque le brouillard se lève et qu’un auteur en panne d’inspiration passe par là, l’esprit de Brahman l’appelle et le fait tomber dans le sanctuaire. Nous sommes donc dans Bloomingtonstreet, clamai-je. Oui, sous la rue exactement, répondit-il, à vingt mètres de profondeur.

Mais, demandai-je, qu’avez-vous à gagner dans cette histoire ? A gagner, peu de choses, répondit-il, car de plus en plus de poètes se laissent attirer par ce piège, et je n’ai pas le cœur de les laisser mourir de faim. La seule chose que je veuille conserver, c’est l’amour de Dorothea, qui m’a été ravi par cet écrivain. Un brigand romantique, rétorquai-je avec une ironie cinglante, cependant que mon ami, s’étant subtilement glissé derrière lui, s’approchait de la statue de Brahman qui siégeait sur un autel d’ébène au milieu de fleurs et de bâtonnets d’encens. Avant que l’autre n’eût le temps de dire ouf, Sherlock Holmes s’était emparé de l’idole de terre et l’avait brisée sur le sol en mille morceaux. À ce moment, le colosse se mit à hurler, tandis que tous les prisonniers parurent se réveiller d’un sommeil hypnotique.

Sortant mon pistolet, je tins en respect le ravisseur, cependant que mon ami finissait de détacher les pauvres prisonniers hagards, qui se demandaient bien ce qu’ils faisaient là. Nous remontâmes par le boyau de terre, remîmes notre homme à la police et conduisîmes les captifs dans leurs logis respectifs, avec des manifestations de joie que je vous laisse imaginer. Matthew Simonet prenait l’adresse de tous ses anciens compagnons de cellule : Il faudra, mes chers, que nous rédigions les souvenirs croisés de cette expérience stupéfiante.

revolver

Lorsqu’ils arrivèrent chez Ben Brayer, celui-ci les accueillit avec surprise et, malgré son plaisir évident de retrouver son ami, ne put dissimuler une certaine gêne. Holmes le rassura : Si vous vous inquiétez pour l’argent que vous me devez, je vous ferai un échéancier sur quinze ans, le temps que vos comptes soient à l’équilibre. Mais expliquez-moi seulement un peu comment du sang a pu tomber sur votre pantalon, car mes capacités de déduction ont atteint là une limite inexpugnable. Oh, repartit Ben Brayer, maintenant tout à fait rassuré, c’est très simple : l’autre soir, en cherchant Matthew, le smog était si fort que je me suis cogné le nez sur un lampadaire et que j’en ai saigné. Quelques gouttes de sang ont dû glisser et se loger dans le revers de l’ourlet de mon pantalon. Ah, ah, ah ! rîmes-nous tous les quatre, tandis que Sherlock Holmes rallumait à nouveau le foyer de sa pipe.

 

ah ah ah

 

Une aventure
de Sherlock Holmes 

Un inédit
de Sir Conan Doyle,
retrouvé dans un grenier de Londres, illustré et traduit par Michel Lascault

 

http://www.michel-lascault.com/