La saga des T***

Ma maman, Marie-Claire T*** (Cébazan, 19 août 1937- Rouen, 8 juin 2008), a commencé ce récit familial en janvier 2008 et l’a continué jusqu’à ses derniers moments. L’idée en est venue lors d’un bref séjour dans sa maison de Mont-Saint-Aignan, qu’elle craignait, atteinte d’une grave maladie, ne jamais revoir. Rangeant des papiers, elle tomba sur une photo de Tonton Georges. Et commença à parler de sa famille, sujet jusqu’alors éludé. Ese lança peu après dans l’écriture de cette saga familiale avec un style inimitable.

Quelque un an après, des membres de la famille lurent ce document et trouvèrent que l'image que ma mère avait donnée de certains personnages de cette saga ne correspondait pas à l'idéal qu'ils en voulaient garder. Pour respecter leur opinion, nous avons masqué les noms de famille des principaux protagonistes de cette histoire familiale, vue par une professeur de philo à la langue bien pendue et dont la sincérité de vue, à l'instant très particulier où elle la rédigea, ne saurait être mise en doute. Tout récit est bien sûr reconstruction et déconstruction : comme l'écrit Lacan, je dis toute la vérité, mais la vérité ne peut se dire toute. Les personnes décrites dans ce texte sont vues au prisme des mythologies familiales et de la perception sensible de leur auteur. Ils donnent un portrait savoureux d'un certain prolétariat dans l'Hérault tout au long du vingtième siècle.

Saga  sans fin sur le thème patronymico-généalogique, avec cette méthode non historique et non scientifique qui est le propre de mon esprit tordu.

A ma décharge, et en l’absence des ancêtres intéressés, je ne puis t’offrir que mythes et ragots.

  1. La famille T*** (celle du nom, et du grand-père Frédéric, mon grand- et votre arrière-grand-père…)

Je n’en connais pas grand-chose, l’attention de la famille s’étant plutôt concentrée sur  l’autre branche. Question d’héritage ? De survie ?

Frédéric (Frédo), c’était le vendeur de Fleurs et Plumes boulevard des Batignolles, qui était monté à Paris où il avait mené joyeuse vie en compagnie d’une « poule », à une adresse qui m’est inconnue.  Jeune et probablement fringant, il ne jouit pourtant pas longtemps d’une liberté considérée par la famille comme de la luxure – car sa mère veillait.

La mère de Frédéric devait habiter dans le quartier où habitait la mère de Louise (Louise Berthe était ma grand-mère). Elle lui avait confié ses inquiétudes quant à la moralité de son enfant. Et les deux mères, de conserve, ont décidé de rapatrier le jeune débauché dans les plus brefs délais afin de le jeter dans les bras parfumés de Louise (Berthe) qu’il ne connaissait pas. Basta !

Plumé, le Frédo se détourna de ses fanfreluches pour se consacrer  corps et âmes à Félix Potin, où il remporta un franc succès grâce à ses immenses talents : l’art de la calligraphie, tout particulièrement l’habileté à manier la plume ronde (un souvenir ? de la nostalgie ??) ; l’ordre, la rigueur, l’honnêteté, etc. Bref, il se consacra aux écritures et à la tenue des registres des comptes. Adieu la bagatelle, la rue de Rome, les poules et les Batignolles.

De la cérémonie du mariage de Freddy, il n’en a jamais été question. On peut aisément imaginer qu’elle se déroula dans la liesse générale. Peut-être Louise portait-elle un chapeau à plumes, Fred ayant peut-être chouravé une plume d’autruche boulevard des Batignolles.

Ce que je sais en revanche, c’est que dans les trois premiers mois, les just married se vouvoyèrent et qu’ils opérèrent le virage à partir du moment où Frédo fut appelé définitivement « papa » (après sa mort « le pauvre papa »). Ça ne devait pas être facile de plumer Louise Berthe !

La moralité étant sauve, la maison familiale fut organisée autour de Félix Potin. En particulier, je vois encore des petites cuillères avec écrit dessus « Félix Potin ». Je n’en ai pas eu la moindre en héritage. Salauds !

Le vécu du mariage fut, disait toujours Louise, des décennies de bonheur sans entrave, sous la protection de saint Félix. Basta la poule.

Un petit nuage (un plumetis) apparut lorsque les enfants grandirent. Car :

- Georges (mon oncle et parrain, celui de la photo), qui n’avait pas la moindre passion pour la ronde en particulier, et pour l’école en général, se mit à porter des écharpes blanches (qu’il a gardées toute sa vie) et surtout à s’amouracher du saxophone. Son sax en bandoulière, il partait dans ces lieux de perdition que sont les bals populaires (vie nocturne, baise, drogue, etc.).

On l’a soupçonné d’avoir des mœurs dévoyées, bien qu’il eût épousé la tante Odette, couturière de son état. N’oublions pas qu’il était né aux alentours de 1911. Même si sa vie a été moralement exemplaire, je lui ai toujours trouvé un air bizarre, à cause d’une peau visiblement entretenue par Nivea Visage, de l’écharpe blanche, et aussi de la manière dont ses paupières voilaient parfois son regard quand il parlait. Et il parlait un tantinet langoureusement, quand il sortait du registre moralisant. Bizarre, le tonton.

La carrière professionnelle de Tonton Georges fut une suite  de ratés. D’abord CRS-SS au Maroc où, à la suite d’un accident de bâton au terme duquel un « sale Arabe » a failli (ou a ?) laisser la vie, il se convertit dans la gendarmerie, avec uniforme et vélo de fonction. Mais, sa santé restant chancelante, il dut abandonner sa monture, suite à une « éventration ». La suite m’est inconnue.

- Le frère Albert (né en 14), ton grand-père, combla miraculeusement les espérances de Frédo. Fanatique de la calligraphie et imbattable sur les gammes de plumes rondes, il avait pour l’école une admiration et une ardeur sans limites. Bien qu’il eût reproché  toute sa vie à ses vieux de l’avoir mis au Cours complémentaire (réservé aux pauvres), et non dans un lycée d’élite (donc… ils étaient pauvres), Albert réussit brillamment le concours des bourses (pour les pauvres méritants), puis le concours de l’Ecole normale d’instituteurs.

Bien que conscient des limites imposées par la « culture » primaire du Cours complémentaire, il était profondément convaincu de son immense supériorité intellectuelle et tâta même sans grand succès (4/20 au concours pour l’inspection primaire) de la philosophie. De Descartes, il n’avait retenu que « le voyageur égaré dans la forêt », qui est l’exemple le plus con de la littérature. Mais, grâce au Ciel, la médiocrité de son frère alimentait son orgueil. D’ailleurs le frère Georges avait épousé une couturière (la tante Odette), alors qu’Albert convola avec une instit (ta grand-mère Lucienne).

Ce sentiment de supériorité plus que de la différence s’exprimait dans une irrépressible tendance au moralisme rigide, tendance renforcée par un goût morbide du terrorisme grammatical. (À l’occasion de mon latin, il avait dévoré la grammaire Cayrou.) Bref, c’était un individu dogmatique et borné qui passait son temps à énoncer des règles et à les imposer avec intolérance – même, au besoin, à coups de poing.

Célèbre pour « bastonner » les élèves, il eut une réputation d’excellent instit.

La mort de Frédo

Un événement mémorable. Ce pauvre scribouillard, sentant la mort prochaine (infarctus, ingestion malencontreuse d’une boîte de plumes rondes ??), fit venir ses enfants. « Ses » enfants, ce n’est pas sûr, car seul Albert a parlé de la scène… Georges était-il au bal ?

Se dressant probablement sur le lit de son agonie, le visage transformé par le faciès hippocratique, il se mit à hurler : « La Camarde, la Camarde », et quelque chose comme : « Elle arrive » ou « Elle vient me prendre ».

La Camarde, en sabir biterrois, renvoie à l’image du squelette armé d’une faux qui fauche les existences avec ce rire sardonique que seuls les agonisants peuvent percevoir. Freddy était terrorisé. Il avait 49 ans.

Avant de se précipiter dans les bras de la dame faucheuse, il accentua sa position de rhéteur en faisant promettre solennellement à Albert, en présence de la veuve éplorée, de prendre soin de sa mère jusqu’à la fin de ses jours : le relais. Et il passa l’arme à gauche.

Des funérailles, je ne sais rien.

Des conséquences, oui, par Albert :

  • Cette expérience probablement traumatisante lui a transmis une peur panique de la Camarde. De temps en temps, Albert hurlait : « La Camarde, la Camarde ! »
  • Elle lui a transmis aussi une conviction irrationnelle : les 49 ans sont un âge fatidique… contrairement à 33 ou 70 ans (Socrate).
  •  Il a tenu sa promesse : après son mariage avec Lucienne, il a adopté la grand-mère comme femme de ménage jusqu’à ce que la pauvre vieille, sous l’effet de l’âge, devînt improductive. Sur l’insistance de Lucienne, elle fut congédiée et se plaça comme bonniche chez une vieille avare. Lorsqu’elle n’en put plus, elle fut recueillie par Georges et Odette qui la traitèrent avec déférence et affection. Elle mourut à 87 ans (elle était née en même temps que la Tour Eiffel, vers 1884).

Premier bilan : Fred le patriarche

Il a l’œil dur et le regard sauvage. Sa lèvre supérieure s’orne d’une moustache drue, raide, rectangulaire, avec des poils aussi bien rangés que les plumes rondes dans leur boîte Sergent Major. Je pense que son look est hérité du père, l’archéo-patriarche, gardien de l’ordre et des vertus.

On peut déduire tout cela des tentatives régulières d’Albert pour reproduire ce look guerrier. Lequel avait dû être transmis à Fred par une longue série d’archéo-patriarches ayant incarné les normes de la virilité. Mais Albert avait les yeux bleus… Bref :

Frédéric T*** (mort aux alentours de 1932 à 49 ans) donna naissance à Georges (1911- ?) et à Albert (1914-2000).

Les autres T*** (la fratrie de Frédéric)

Plein de gens s’appelaient T*** : c’étaient les cousins germains d’Albert. Tout porte à croire que Freddy avait au moins deux frères, car les progénitures des deux autres patriarches ne pouvaient appartenir à la même lignée.

Frédéric : Georges et Albert.

Frère X  : François (père de trois filles blondes ?) ; Marguerite ; X., dite la lessiveuse ; Claire.

Frère Y  : André et Lucette.

Le frère X

Visiblement les spermatozoïdes se sont féminisés, mais n’ont pas pour autant dégénéré.

François

C’était un guerrier comme ses ancêtres, mais dont l’énergie se consacrait avec fougue à la défense du prolétariat, et même parfois à la provocation. Cheminot de son état (ouvrier, non col blanc), il avait, lors d’un premier mai, attaqué les cognes à coups de boulons.

Il était susceptible et pouvait donner du poing si on l’attaquait (pour des motifs comme piquer sa place dans le train).  Il était sincèrement communiste et avait épousé une Boche communiste probablement rencontrée lors d’un meeting international.

Le couple éleva ses enfants dans l’amour de Staline, dont un immense portrait ornait le mur du salon à Narbonne, face à la porte d’entrée. Au début des hostilités, la fille aînée, qui s’était fiancée à un juif communiste probablement massacré en camp, a été déportée par les Tudescos (les Allemands), torturée, stérilisée, et restituée miraculeusement à sa famille dans un état pitoyable. Ce furent les seuls politisés des T***.

Claire

Bien que femme, elle avait hérité de la morphologie T*** : râblée, musclée, un peu tassée, et toujours très solide, avec des épaules de déménageur (vs, selon l’expression d’Albert, « les épaules en bouteille de Sylvaner »).

Elle avait épousé un petit bonhomme nerveux du nom de Saturnino. Ce dernier régnait dans un premier temps sur un manège d’autos tamponneuses. Cette vie nomade laisse à penser que Saturnino était caraque. Après s’être sédentarisé, Saturnino ouvrit à Narbonne un magasin de couteaux et armes en tout genre. J’ignore s’ils ont eu des enfants.

Marguerite

Même morphologie que Claire. Elle était installée à Bédarieux, le pays de Lucienne (Lucienne Marie Renée, femme d’Albert). Elle y avait épousé Joseph, une espèce de gros lard flasque qui exerçait les métiers de boucher chevalin et de maquignon. Il choisissait ses bêtes, les stockait (H2O, picotin) et les exécutait dans le sang des abattoirs à coups de masse. C’est lui qui  initié mon cousin Dédé à ce type de sport.

La Lessiveuse.

Je ne l’ai croisée qu’une fois, à Béziers, où elle m’avait donné un bonbon. Je l’avais trouvée très sympathique. Le métier de lessiveuse qu’elle exerçait consistait à se promener dans les rues de Béziers avec son battoir pour proposer ses services aux habitants. Ce métier itinérant (mais non nomade) exposait la Lessiveuse à quelques invectives qu’elle n’hésitait pas à faire taire à grands coups de battoir.

Bref, une T***, une vraie.

Le frère Y 

Aïe aïe aïe ! La débâcle, le naufrage :  les principes sont bafoués, l’ordre subverti.

Lucette

Au muscle tonique d’une Lessiveuse, d’une Claire ou d’une Marguerite, Lucette oppose la mollesse dégoulinante d’une chair flasque. Son corps entier n’était qu’un sac éléphantesque rempli de graisse. D’ailleurs, les hommes de l’art vidaient régulièrement ses cuisses de quelque quatre kilos de matière adipeuse, qui se reconstituaient aussitôt après, selon un processus que l’on pourrait qualifier de pathologique. 

Elle avait pourtant beaucoup de charme, surtout lorsque ses doigts boudinés présentaient aux élégantes clientes de son magasin de dessous féminins des sous-tifs ou des slibards de dentelle vaporeuse. Elle n’a cependant pas pu trouver de mari : T*** elle naquit, T*** elle trépassa, innocente victime d’un sort cruel.

André

Tel ne fut pas –hélas !- le cas d’André qui se plongea cyniquement dans le stupre et la pornographie.

  • D’abord il a choisi la musique, dont il fit profession. Ayant suivi le cursus d’une école d’organistes célèbre (Niedermeyer ?), puis, sous la contrainte d’un marché du travail très réduit, s’étant converti au piano, il a fait carrière dans les bastringues de Montmartre, à jouer à la demande de ou tel client tel air à la mode, improvisant avec facilité et maîtrisant un répertoire illimité.
  • Ensuite, l’horreur des horreurs, il vivait avec une poule (devenue sa femme ?) qu’il avait installée dans son appartement de Montmartre, et à laquelle il est resté fidèle toute son existence. Personne n’a connu ladite poule.

Un tel abîme de débauche s’éclaire à partir du moment où l’on sait (parce que cela était dit) qu’au fond d’un placard de la maison familiale était relégué un (une) syphilitique, soigneusement dérobé(e) aux regards inquisiteurs de la famille et des étrangers.

Les autres T*** : les faux

Un (ou une) T*** ne peut que tressaillir d’aise ou de curiosité en voyant son nom inscrit quelque part. C’est ce qui m’arriva à Lodève, où ce nom vénéré était inscrit sur la porte d’une… librairie. Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille : chez nous, on est plutôt boucher, charcutier ou marchand de couteaux. Mais après tout, le processus de dégénérescence étant amorcé, pourquoi pas la littérature, après la musique ?

Le T*** en question s’est révélé être un vrai libraire, celui qui connaît les livres, avec des choix variés, même s’il était obligé de faire des concessions au client de base. Suspect le mec !

Mais, comme son père s’appelait Joseph – et qu’il y avait beaucoup de Joseph dans la famille -, nous avons décrété que nous étions cousins.

Nous avons immédiatement sympathisé et j’ai découvert que son fils, dont j’ai perdu le nom et l’adresse mais qui habite Marseille, avait passé un an à Londres avec un groupe de rock et persistait dans le rock à Marseille.

Ce sont hélas des faux : n’en parlons donc plus.

Deuxième bilan : Fred et sa fratrie, les couacs et les réalités

Un esprit mesquin ou tout bêtement superficiel serait tenté d’émettre l’hypothèse évolutionniste d’un abâtardissement de la race. En réalité, toute reproduction comportant des ratés, tant chez les bêtes que chez les hommes (mouton à cinq pattes, veau à deux têtes, mouches exophtalmiques, etc.), ces couacs ne sont qu’accidents de parcours, et ne font pas loi. Il faut donc nuancer.

Frédéric T*** est un référent mythique, au même titre que la tranche de la cuisse idéale du cochon est le référent de la « grande tranche » de jambon sous cellophane vendue au rayon  frais des hypermarchés. C’est l’image du guerrier héroïque des BD et des films, celui qui se laisse extraire les balles de la poitrine sans anesthésie mais en serrant les dents, un surhomme calligraphe dont la fière allure avait pour but d’impressionner les clients et fournisseurs de chez Félix Potin. Simple question d’image, sans grand contenu.

  • Le vrai T*** serait plutôt François (ou son père, le frère X, qui m’est inconnu) : un courage de guerrier, une audace sans borne, une générosité allant jusqu’au sacrifice de la vie de ses enfants, et surtout l’idéal du prolétariat qui conférait à son existence une extrême richesse. Je pense que la Lessiveuse possédait, elle aussi, ces précieuses qualités.
  • Les autres ne sont pas des sous-hommes . Simplement hors normes T***. D’une part, ils ne cherchent pas à impressionner ni à exhiber leurs biscottos. Leur regard est plus intérieur, plus rêveur : d’où l’œil mort, l’œil de merlan frit. Leur look est plus féminin, d’où tapette, demi-portion, bouteille de Sylvaner. Et leur situation est d’autant plus difficile que ce sont des hommes, puisque les femmes, dans leur grande majorité, se sont approprié les caractéristiques de la virilité !! Bref, ils deviennent vite l’objet de la réprobation universelle.

Louise Malafosse, la femme de Frédéric (ma grand-mère)

La grand-mère Rosine 

C’était la mère de Louise, donc mon arrière-grand-mère, celle qui a marié sa fille avec Frédéric, en passant naturellement par la mère de Frédéric. Comme elle a dû mourir alors que j’avais quelque quatre ans, ma vision, si claire soit-elle, ne doit plus être tout à fait exacte. Je vois une grande dame, svelte (peut-être sèche, voire maigre), toute droite et toute de noir vêtue.

Il paraît qu’elle se nourrissait de légumes puisés dans les poubelles du marché qui jouxte le quartier de la Cathédrale, à Béziers, où elle habitait. Elle avait une maison (un de ces immeubles écroulés, actuellement investis par les promoteurs et les marchands) dont la plomberie (les chiottes, l’eau ?) fuyait chez le voisin, ce qui était source de conflits.

Je me sentais bien chez elle, mais je ne savais pas comment l’appeler. Je ne pouvais dire « grand-mère Rosine », car ce titre était, dans mon esprit, réservé à Louise, la grand-mère en titre, en l’absence de l’autre, disparue pendant la Grande Guerre et sans rapport avec les T***.

Résignée à ne pas l’appeler du tout, je lui vouais néanmoins une reconnaissance et une affection sans bornes, car elle m’avait offert une taraillette ornée de rose : petite porcelaine, élément d’une dînette probablement disparue, qui fut longtemps pour moi un trésor.

Le jour de son enterrement, ma mère m’avait affublée d’un ensemble demi-deuil que je vois encore et qui me fait encore horreur. C’était un tissu noir et blanc dont les carreaux étaient disposés en losange sur le manteau et droits sur une robe qui ressemblait à un sac de patates. C’est dans cet accoutrement qu’après le coup de goupillon expédié à la hâte, ma mère m’a traînée devant le notaire, avant d’entamer une discussion sanglante avec Adrienne (sœur de Louise) à propos d’un secrétaire qui, paraît-il, avait « de la valeur ».

Ciao, Rosine !

Le petit tailleur du quartier de la Cathédrale

Rosine (appelons-la grand-mère Rosine) eut quelque huit ou neuf enfants d’un petit tailleur installé dans la maison dont, sur la fin, elle n’occupait qu’un étage. C’était l’époque d’avant la consommation et le prêt-à-porter, où les gens du peuple recouraient aux talents des artisans du coin pour leurs tenues du dimanche ou pour les cérémonies. Autrement dit, avec sa nombreuse famille, le père Malafosse ne devait pas rouler sur l’or. C’est pourquoi il utilisait à titre gracieux le savoir-faire de Louise, sa fille aînée, qui acquit ainsi le métier de giletière.

Malheureusement, la mode du gilet étant passée (ou le costard trois pièces s’étant déplacé chez l’élite des bourgeois), le commerce de Louise se mit à péricliter, sans que Louise eût le temps de se convertir au froc ou au veston… Heureusement, l’arrivée de Frédéric transforma son existence.

Les enfants Malafosse

Les filles

Elles étaient au moins trois, en comptant Louise. Les plus notoires furent incontestablement Adrienne et Aïdé. Contrairement à Louise dont l’immense vertu s’épanouit sous le mariage, les deux cadettes étaient du genre un peu polissonnes et jouaient sans complexe sur leur frais minois.

Aïdé

À l’âge d’environ douze ans, Aïdé fut remarquée parmi toutes les autres filles de son école (qui devaient se déplacer dans les rues de la ville) par un vieux cochon qui décida d’en faire sa cocotte. Comme elle devait être un peu brute de décoffrage, il entreprit de la faire éduquer pour la rendre plus fréquentable et de la fringuer correctement. Peut-être aussi de lui faire perdre un accent biterrois à couper au couteau, ainsi que son parler patois (« parlo francés ! »). C’est ainsi qu’Aïdé mena joyeuse vie dans un appart parisien, satisfaisant sans répugnance aux caprices du vieux cochon. C’est ainsi aussi qu’il traînait dans les affaires de ma grand-mère Louise des sous-vêtements armoriés qui ne pouvaient venir de la famille. À cette tractation tout le monde gagna.

Adrienne

Adrienne choisit une stratégie plus offensive, mais non moins rentable. Elle avait fière allure, ainsi que l’attestait une photo très « posée » où elle apparaît déguisée en espagnole, le sourire enjôleur voilé par un éventail coquin.

Aventureuse, elle décida de tenter sa chance en dehors du quartier de la Cathédrale, ce qui l’amena aux colonies (après quels détours ? Mystère !) où elle se fit épouser par le fils d’un colonel. Inespéré et d’autant plus intéressant que ce bourge, ayant contracté opportunément quelque fièvre, défuncta vite fait bien fait, laissant probablement un héritage convenable.

Le brave homme enterré, Adrienne poursuivit son périple en direction de la capitale, où elle rencontra Théo(phile), qui était danseur mondain, c’est-à-dire gigolo. Et elle épousa Théo qui était, lui aussi,  un fils de bonne famille. Elle servit de coach à Théo qui, livré à lui-même, était un être gentil mais flasque, indolent et peu rentable. Adrienne, en revanche, après avoir su habilement trafiquer de ses charmes, s’avéra être une femme d’affaires lucide et avisée, qui a conduit sa barque avec une redoutable efficacité.

Adrienne et Théo quittaient parfois la capitale pour descendre visiter le reste de la famille afin de le faire bisquer (bisque, bisque, rage !) devant un déploiement de richesses. Ils avaient même, aux alentours des années 1935, une limousine qui fit forte impression à Béziers. Hélas, ignorant tout de la politique internationale, ils eurent l’idée d’aller en vacances en Espagne (d’où la photo) où d’infâmes anarchistes brûlèrent l’automobile. Ils se convertirent immédiatement au franquisme… Peut-être même au nazisme. On a dit qu’ils s’étaient livrés pendant la guerre à des trafics douteux, et financièrement très rentables.

Ils habitaient au 110, boulevard de Courcelles un vaste septième étage prolongé par un jardin suspendu. Cela sentait l’opulence. Adrienne, vers la soixantaine, trônait dans un magasin de bijoux fantaisie situé rue Saint-Honoré, juste en face du Palais de l’Elysée. Le pied !

Un si brillant parcours ne pouvait finir que sur la Côte. Ils ont dû s’installer un temps à Monaco, avant de finir à Menton, à l’hôtel Impérator,  qui fut leur dernière adresse. Ils devaient avoir plus de soixante-dix ans.

Adrienne était toujours en pleine santé, sur tous les plans. Mais Théo ne faisait plus l’affaire. Plus ou moins hémiplégique, il ne baisait plus et avait du mal à se déplacer. Adrienne ne cessait de lui dire qu’il était pour elle un poids insupportable. Et elle prit un amant, un pharmacien, probablement plus vert, avec lequel elle liquidait joyeusement du whisky qu’elle achetait par caisses.

Puis, un jour, n’en pouvant plus de traîner son invalide, elle partit chez son coiffeur. À son retour, Théo gisait dans son sang. Avec ses jambes coincées et ses mains non préhensiles, il serait allé décrocher le fusil, rangé dans un placard, aurait coincé l’objet contre le lavabo et inventé un système lui permettant de tirer la gâchette avec une ficelle. Et il mourut, de désespoir.

Je me trouvais par hasard chez mes parents (Albert T*** et Lucienne Grr***) à l’annonce téléphonique du trépas de Théo par la veuve éplorée. Ma mère, toujours à l’affût de quelque profit, dépêcha son mari sur la Côte, lui recommandant de récupérer… les costumes et la montre de Théo (au moins).

Mais restait à régler la question de l’héritage, car la belle (qu’avec mon cousin Dédé nous appelions « la tantina Lebourgeos ») n’avait pas de descendance. De sa vie, elle ne fut jamais autant flattée, courtisée, chochottée... jusqu’au jour où elle baisa la gueule à tous les vautours : elle légua tous ses biens au fils de son frère Georges, qui en avait grand besoin. J’ai découvert alors que cette fille de joie ne manquait ni d’humour ni surtout de cœur.

Les frères de Louise

Des frères de ma grand-mère Louise, je ne connais pas grand-chose.

Joseph

Ma mémoire du « pauvre Joseph » est exclusivement associée aux Dardanelles, et à quelque mission patriotique à laquelle étaient condamnées les victimes de la conscription.

Georges

L’oncle Georges (l’oncle du Georges fils de Louise et frère d’Albert) était le « gazé de la guerre de 14 ». C’est lui dont le fils a bénéficié des largesses de Tante Adrienne (et peut-être du secrétaire « qui avait de la valeur »).

Je n’en ai qu’une seule image, mais elle est très précise. Lors de la mort de grand-mère Rosine, laquelle reposait dans la chambre où je n’avais pas le droit d’entrer, la famille était réunie autour de la table de la cuisine, et Georges vidait des verres de rouge avec obstination. Il ne devait pas soigner seulement l’ypérite, mais aussi son chagrin qui semblait extrême. On dit qu’il avait tenté de se suicider. Mais, comme il s’était jeté de la fenêtre du rez-de-chaussée sous l’effet de l’alcool, il s’était loupé.

La famille Malafosse = un vieux Malafosse + grand-mère Rosine

  • Louise ma grand-mère + Frédéric

                  **Albert T*** (mon père) et Georges (mon oncle, parrain, le CRS)

  • Adrienne
  • Aïdé
  • Le pauvre Joseph (les Dardanelles)
  • L’oncle Georges (les tranchées, le gaz)

Vie et mœurs de Louise

Bien qu’elle eût quitté l’école à l’age de douze ans, Louise avait une orthographe impeccable et une grande maîtrise de la grammaire française.  Elle écrivait avec aisance des lettres interminables racontant sa vie et les potins du quartier (par exemple l’archiprêtre Caramel qui troussait les petites filles) dans un style que nombre de lettrés auraient pu lui envier. Elle en tirait d’ailleurs une certaine fierté et n’hésitait pas à se comparer à Madame de Sévigné.

Qui plus est, elle avait retenu de son école des kilomètres de tragédies classiques qu’elle déclamait d’un air altier. Elle rentrait dans le texte avec une profonde conviction et grands gestes à l’appui, jouissant des mots et du spectacle qu’elle vivait. Elle chantait aussi l’opéra et surtout Carmen (« sous tes pas nous nous pressons tous… »), car après son mariage, elle se mit à fréquenter le poulailler où se pressait un public populaire et exigeant, toujours à l’affût du couac du ténor dans les aigus. C’étaient là ses grandes sorties, dont elle profitait pour exhiber ses chapeaux auxquels elle a toujours voué une vraie passion.

C’est que pour elle le chapeau devait toujours engendrer le rêve : celui de l’épouse sage dont le mari pouvait être fier lorsqu’elle était belle ; mais aussi celui de la veuve, qui le sortait dans les grandes occasions ; un voyage au Maroc, où habitait son fils Georges (le CRS), où le chapeau eût sombré corps et biens si la grand-mère n’avait pas loupé le bateau qui a coulé (en 1942 ? La Moricière, qui partait de Port-Vendres?). « Adieu, chapeau », a-t-elle écrit après coup !

Surtout les morts dans la famille, qui donnaient lieu à d’importantes réunions de pleureuses, voire à d’importantes festivités, où les ragots circulaient librement : « Il t’a finalement épousée, ton noble ?… Le cousin Valette portait des chaussettes trouées… »

Ceci étant, le chapeau une fois rangé, elle revenait avec naturel dans la trivialité du quotidien : nounou, ménagère, cuisinière. Elle lavait les draps dans le baquet, à la main. Elle ne se plaignait jamais, elle n’avait aucun regret d’avoir quitté l’école, aucune amertume, malgré les mauvais traitements infligés par son irascible belle-fille Lucienne (ma mère).

Elle devait se défouler néanmoins, en se livrant à quelques rituels incantatoires auxquels personne ne prêtait attention (excepté mes oreilles, qui comptaient si peu), qui relevaient davantage de la jouissance d’une formule (l’amour des mots) que de ce qu’on appelle le rapport populaire à la plaisanterie, qui a d’abord une fonction sociale.  En priorité, le chapelet de jurons, qu’elle débitait en insistant sur les r gutturaux (pas les r roulés des gavatches de l’Aude ou des Pyrénées-Orientales) : « Macarroni de putois de macarrel de merrde. » Puis des expressions sans grand rapport avec le parler local, qu’elle avait probablement inventées : un capucin à l’agonie, des visions de saccharine (contamination ou déformation intentionnelle de la cocaïne par les restrictions de sucre en temps de guerre)… Puis quelques insolences, attribuées par l’entourage hostile à une mauvaise éducation : « Vous aimez les haricots ? Chacun son goût, la merde est bonne… » Et aussi la « prière » du soir, où elle arpentait la maison en exorciste : « Le papier d’Arménie, pour chasser les mauvaises odeurs… »  Naïveté ? Humour ? Provoc ? On n’en saura jamais rien. Sacrée Louise !

Quelques mois avant sa mort, après avoir été chassée par mon père Albert, elle fut recueillie par son fils Georges, le CRS, devenu concierge au jardin des Plantes de Montpellier. Sa tête commençait à défaillir, mais elle savait reconstruire des irréalités cohérentes. Elle avait fait une chute dans les allées du jardin des Plantes, et son visage était couvert de bleus. Elle m’a raconté qu’elle se promenait dans le beau jardin de son fils, mais que les morts l’avaient agressée. Son seul souci : « Crois-tu que Papa me trouverait aussi belle ? » Son amour était aussi frais qu’un parterre de fleurs, et elle n’avait jamais douté de l’amour de Frédéric, qui devait être sincère lui aussi.

Mon oncle ne possédant que l’adresse de mes parents, je ne lui ai pu offrir pour sa mort un dernier chapeau. Peu importe : je la vois méprisant la Camarde, contemplant l’étiquette calligraphiée d’un arbre centenaire, et célébrant le mariage réussi du Verbe et des plumes Sergent Major.

La famille Grr***

Emilien ( ?) Lauze (le socialiste) + Emilienne ( ?)  la diabétique

X Lauze (morte à la fin de la guerre de 14) + X Grr*** (mort à Verdun)

    Tatie Claire (née en 1911)

    Lucienne (ma mère, née en 1913)

      Marie-claire

      Marie-Lucienne        

L’histoire de cette famille est une telle nébuleuse qu ’il m’est totalement impossible de retrouver un prénom, si ce n’est celui d’Emilien, ou plutôt d’Emilienne, qui a pu s’appliquer à cette arrière-grand-mère devenue, grâce à la Guerre de 14, le pivot de la tribu. Appelons-la donc Emilienne, même si elle se prénommait Zoé.

 

Le grand-père Grr***

La Guerre de 14 fut fatale à l’époux de Madame Lauze, la fille d’Emilienne : égaré à Verdun, le grand-père Grr*** fut blessé au bras et attaqué par la gangrène. L’épouse bondit sur le front, déversa au pied d’un chirurgien vénal tous les bijoux de la famille (encore un héritage qui fout le camp !). En vain : il était trop tard. La gangrène gagna et le grand-père mourut. Il devait avoir dans les vingt-quatre ans.

Il n’a pas laissé un souvenir inoubliable, soit que sa personnalité fût falote, soit que la redoutable Emilienne l’ait définitivement rayé de la carte. D’abord, il était issu d’une famille suspecte : des parents petits épiciers dans une ruelle de Bédarieux traversée en son milieu par un caniveau d’eaux usées, l’épicière tout de noir vêtue, et le soupçon d’avoir des origines corses, le nom de Grr*** (se terminant en i) ayant pu être francisé par l’adjonction d’un é accent aigu.

De plus on racontait qu’il avait fait une incursion au séminaire, ce qui pouvait laisser des doutes sur sa virilité (l’anticléricalisme n’étant pas la bête noire d’Emilienne). Ces craintes étaient confirmées par une passion de la lecture qui semblait l’absorber jusqu’au mépris des réalités pratiques.  On racontait en particulier que, embauché par le patron d’une usine de biscuits de la ville comme « homme de confiance » (un… factotum ou une bonne à tout faire), il cassa l’automobile qu’il était censé rentrer au garage.

Il fut donc vite oublié, excepté le jour où l’armée rendit aux familles les dépouilles des morts de Verdun, et où la veuve, toute de noir vêtue, embarqua les deux fillettes en bas âge et en « grand deuil » pour rendre visite au cercueil plombé et aux restes de leur père.

Mlle Grr***-Lauze

L’épouse ne fit pas long feu. Aux alentours de 1921, une épidémie de fièvre typhoïde s’abattit sur la région, frappant en même temps la mère et sa fille Lucienne. Cette dernière bénéficia d’une guérison quasi-miraculeuse : on prit un pigeon vivant, qui fut éventré sans pitié. Les entrailles palpitantes, la tête fut placée comme un bonnet sur la tête de Lucienne, dont la fièvre se calma. Quant à la mère, succomba-t-elle faute de pigeon ? En tout cas, on l’enterra. Elle laissait deux orphelines, qui reprirent leur habit noir.

L’arrière-grand-père Lauze, le socialiste

Je n’en ai connu qu’une photo, le représentant avec les deux orphelines de noir vêtu. Il était sec, et paraissait grand : une illusion, probablement. Il avait l’air d’avoir les yeux clairs, ce qui pourrait suggérer une origine cévenole (ou gavatche ?).

En tout cas, au milieu des trois femmes restantes, c’était un marginal : il passait de longues heures aux réunions socialistes du bistrot du coin et cultivait l’anticléricalisme, au point de vouloir remplir les bénitiers d’encre rouge. Pourtant, la famille habitait l’immeuble jouxtant l’église Saint Alexandre, et l’entrée de l’appartement était commune avec celle des tribunes de l’église (réservées aux hommes).

Cet appartement fut par la suite occupé par une vague cousine à moitié aveugle et son chien borgne, qui devait être la fille du sacristain. Cela tendrait à prouver que l’Emilienne devait avoir quelques accointances avec le clergé. L’arrière-grand-père, ainsi que le mari de la cousine (un ivrogne lozérien employé EDF qui escaladait les poteaux) étaient totalement étrangers à ce type de relation.

De ce fait, à cause de l’église Saint Alexandre , de l’appartement du sacristain, et de la proximité des tribunes, l’arrière-grand-père socialiste se trouvait plutôt marginalisé. Peut-être même était-il en relation avec un autre cousin, ouvrier verrier à Carmaux… L’histoire ne le dit pas. 

Il a dû mourir aux alentours de 1933, quelque temps avant le mariage de sa petite-fille Lucienne, qui avait revêtu pour la cérémonie une nouvelle robe noire.

Émilienne, mon arrière-grand-mère diabétique

C’est ainsi qu’Emilienne conforta les pleins pouvoirs dont elle s’était arrogé le monopole depuis le départ du beau-fils pour la guerre. C’était une grosse dame, car elle souffrait de diabète gras : une graisse sans rapport avec celle de Lucette, dont les tares syphilitiques pouvaient expliquer les difformités. Elle devait avoir un caractère ombrageux et hostile, avec pour seules passions l’argent et la reproduction.

Comme chez tous les pauvres atteint de cette infirmité, la passion de l’argent prend la forme antipathique de l’avarice, nourrie d’économies de bouts de chandelles et d’un manque absolu de générosité.

Elle pensait à l’argent avant de penser aux humains : témoin son grand soulagement, devant le lit de mort de son époux, lorsque le voisin Geysse, le restaurateur de l’autre bout de la place, planqua chez lui ses économies en espèces, échappant ainsi aux regards du fisc.

Sa passion de la reproduction exacerbait ce goût de l’avarice : elle ne pouvait piffer ceux qui ne lui ressemblaient pas : les juifs, les Boches, les Corses, ceux qui perdaient du temps dans les livres et qui, donc, n’avaient aucun sens pratique et risquaient de dilapider de l’argent. Des inconscients, des fous, des sous-hommes, qu’elle écrasait de sa haine.

Il ne faut pas s’étonner qu’elle ait sélectionné ma mère Lucienne comme petite-fille idéale. Peu portée sur les choses de l’esprit, mais profitant des leçons du restaurateur Geysse sur l’art d’accommoder les restes et les astuces pour dépenser moins, Lucienne s’inscrivait dans le moule de la bonne race.

Claire, au contraire, fuyait dans les livres (comme ce père séminariste et peut-être même corse). Elle a dû aussi fuir tout court puisque, à un moment de sa vie, elle s’est enfermée momentanément dans un couvent… dont elle est sortie dare-dare pour faire de la politique (l’arrière-grand-père !!), allant même jusqu’à s’engager dans la résistance lors de la Seconde Guerre mondiale. Honte de la famille ?

Naturellement, selon la logique reproductive, Lucienne reprit le flambeau de l’avarice à la mort de la vieille. Quant à Claire, à l’âge de trente-sept ans, elle se suicidait.

Lucienne Grr***, épouse T***  (ma mère)

Après son sauvetage par le pigeon assassiné, Lucienne dut recommencer à zéro : elle réapprit à lire, à écrire, à marcher, avec une farouche détermination. La reprise progressive de ses cours de cuisine économique chez le patron du boui-boui d’en face ; l’heureux statut, tant rabâché, de pupille de la nation, qui lui assurait quelques subsides de l’Etat, et surtout un orgueil sans limites qui lui faisait accepter toutes les humiliations scolaires… lui assurèrent le succès au Concours de bourses et l’entrée à l’Ecole primaire supérieure de jeunes filles de Pézenas, dont elle fut l’interne pendant quelques années.

Faut dire qu’elle ne perdait pas son temps en billevesées . Plus portée sur les manuels que sur la littérature (je ne l’ai jamais connue lisant autre chose que Modes et Travaux); interdite de toute velléité de fantaisie vestimentaire par le port obligatoire d’un uniforme vieux rose avec chapeau assorti pour les promenades ; découragée du recours à la cosmétique par les sanctions appliquées aux poudres et au rouge à lèvres (les filles devaient se laver le visage) ; contrainte par la prohibition des indéfrisables de garder sa perruque d’origine, elle peaufinait l’image de l’élève sérieuse, en proclamant hautement son « innocence », c’est-à-dire une méconnaissance affichée du sexe.

Cette forme d’innocence renvoie à un concept un peu patoisant : l’innocent, mâle ou femelle, c’est le simplet, un peu dingue, ou le vieux qui a perdu la tête… Mais lorsque c’est une fille qui est innocente, il s’agit d’un tout autre sens, beaucoup plus directement sexuel. La fille innocente, en effet, est celle qui rougit avant son mariage dès que l’on évoque la question de ce qui peut advenir après les épousailles ou dès qu’elle voit, en vrai ou statufiées, les parties honteuses d’un mec à poil.

C’est en ce sens que Lucienne était innocente : avait-elle refoulé ses désirs, même hors de ses rêves…  ou n’éprouvait-elle aucun désir ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle avait bien intériorisé les leçons de la vieille, et qu’elle savait fort bien rougir sous son chapeau vieux rose lorsque les circonstances l’exigeaient.

Elle put ainsi concentrer ses efforts sur la préparation du concours de l’Ecole normale d’institutrices, qu’elle remporta aisément, et qui satisfaisait pleinement son ambition : elle ne disposait pas, comme Albert avec le lycée, d’élément de comparaison et n’avait retenu de l’Ecole primaire supérieure que la supériorité.

Intronisée institutrice publique, elle n’avait donc plus qu’à franchir l’étape du mariage. Et elle commença à lancer la compétition. À cette époque, elle pouvait impunément oublier le chapeau rose et s’orner d’une indéfrisable offerte pas sa copine Alphonsine, qui tenait boutique à Bédarieux, dans la rue Traversière (l’ancien magasin des grands-parents Grr*** ?). Elle peignait aussi ses lèvres en rouge, dans une savante composition en forme de cœur.

Le premier prétendant était un boucher de Bédarieux, Emile Caumette, dont le métier contenait la promesse d’une aisance matérielle ainsi que de protéines animales gratuites. Mais le niveau d’Emile était bas : englué dans le sang et la découpe des quartiers de viande, il s’avérait peu digne d’une institutrice publique, ancienne élève de l’Ecole primaire supérieure de Pézenas, et recrutée par concours à l’Ecole normale.

Le choix par défaut se serait imposé si elle n’avait pas rencontré Albert au hasard d’une colonie de vacances : un instituteur public, laïque, gratuit et obligatoire, était plus digne d’elle qu’un misérable boucher.

Ils convolèrent donc en 1933 ou 1934, et obtinrent un poste double à Cébazan, où je naquis.

Le couple Grr***-T***

Sur la lancée des principes d’Emilienne, et surtout du sacro-saint principe de reproduction, Lucienne mena sa barque avec une poigne de fer. Intraitable sur les comptes, qu’elle tenait au jour le jour, au centime près, à l’affût de la moindre économie, elle put se payer une automobile, une traction-avant, qu’elle avait appris à conduire et qui lui permettait de surveiller Albert, lorsqu’il était officier de réserve à Saint-Maixent-l’Ecole.

Elle n’avait pas totalement perdu son innocence, puisqu’elle savait encore rougir : aux yeux du monde, la garantie de sa fidélité, plus que du sentiment.

Malgré tout, à la faveur de la guerre, où Albert fut fait prisonnier, alors que les Boches occupaient notre école, elle avait repris goût à la parure. C’est ce qu’attestait une photo, où elle apparaissait vêtue d’une robe ornée de cerises imprimées, la bouche en cœur, l’indéfrisable avec coque à la mode au-dessus du front, et tenant par la main une enfant  de quatre ans qui était la fille aînée et peut-être aussi la garantie de sa vertu.

À la fin de la guerre, où tout rentra dans l’ordre, le couple entreprit une résistible ascension géographique : du trou perdu (Cébazan) au bourg (Puisserguier, où nous avons passé la guerre), puis à la petite ville (Sète), à la capitale régionale (Montpellier) et enfin Paris, après un détour par Versailles.

Modes et Travaux, l’accent et le parler héraultais, mâtiné de patois, et les évocations de la « pupille de la nation » les accompagnèrent jusqu’à la tombe.

Moi, Marie-Claire

Emilienne (avarice et diabète gras)

Grands-parents défunts (Guerre de 14)

Tatie Claire (née en 1911)

Lucienne T*** (née en 1913, pupille de la nation)

Marie-Claire (née en 1937)

Marie-Lucienne (née en 1947)

La dure loi de la prédestination fonctionna comme le destin antique. Tout d’abord (et bien que je fusse innocente, au sens français (propre ?) du terme, des méfaits qui me furent reprochés), ma conception releva d’un bug du programme d’embourgeoisement du couple : enivré par la folie du Front popu (c’était fin 36), celui-ci se laissa aller à des débordements sexuels qu’ils regrettèrent ensuite.

Puis l’accouchement se présenta comme un mauvais présage : le médecin préposé à la cérémonie avait tant abusé du jus de la treille qu’il eut toutes les peines du monde à gravir l’escalier du deuxième étage où nous habitions. Ce qui fait que je naquis « dans une boîte ». Cette formule, maintes et maintes fois ressassée par ma mère, ne me fut jamais explicitée. Etais-je cyanosée ? Peut-être ce qui me sauva, c’est l’intervention de grand-mère Louise, qui porta aussitôt mon « nombril au poulailler », afin de m’assurer une voix claironnante.

Par la suite, un chat noir, qui n’avait pas été invité, s’installa dans mon berceau au risque de m’étouffer… ou de me protéger des vipères qui, au village, sont friandes des rots laiteux des nourrissons… Est-ce Satan qui conduisait le bal ?

Une telle obstination devait être un signe de grande perversité, puisqu’on décida que j’étais « aïssaple » : haïssable, insupportable, odieuse, abominable. Ce qui me valut des avalanches de fessées, puis des sanctions comme « le cagibi. »

Contre les fessées, j’adoptai la technique qui consistait à les accompagner d’une torsion des reins destinée à en atténuer la force. Mais je n’eus très bientôt plus besoin de l’astuce, mes fesses ayant acquis la résistance du béton.

Pour le cagibi, le problème était plus délicat. C’était un grand placard clos, sans lumière, et encombré d’objets divers. Grâce à un esprit de contradiction précoce, je me disais que je n’avais pas peur du noir ; puis, « à paoupe » (à tâtons), j’entreprenais l’exploration systématique de tout ce qui pouvait être détruit ou dérangé sans attirer de fessée immédiate.

L’autre cagibi, simplement occulté par un rideau, était plutôt mon terrain d’aventures : j’y escaladais silencieusement un tabouret pour picorer les raisins mis à sécher en hauteur, et je souillais consciencieusement le « peyote » (torchon de coton) qui nous servait collectivement de torche-cul, en l’absence de Lotus, de journaux ou de Moltonel. Ces délits découverts étaient bruyamment sanctionnés.

Ces méfaits contrariaient ma mère : « Ta mère est contrariée, tu as contrarié ta mère. » Contrariétés qui donnaient lieu à des accès de rage destructrice : elle commençait par froncer les sourcils, et ses yeux lançaient des éclairs. Puis elle hurlait, jetait tout ce qui lui tombait sous la main, et cognait (parfois même grand-mère…). Sa typhoïde lui avait-elle laissé des séquelles ?

Peut-être se plaignait-elle  d’avoir une progéniture si aïssaple qu’elle voulait l’anéantir, comme la « pauvre mère » de la chanson de ma toute petite enfance, oublieuse du « pauvre petit poussin » que je pensais être :

Ils sont revenus pour
Pour chercher leur mère poule
Ils l’ont retrouvée sans doute
Mais elle n’les a pas reconnus

Avez-vous vu notre mère
Et lon lonlè-è-re
Becquetant de-ci de-là
Et li et lon et lonla

Elle est là dit la fermière
Elle est là oui votre mère
Elle est là la pauvre mère
Mais avec d’autres petits

Et cela avait lieu bien avant la naissance de ma sœur, qui fut pour moi une nouvelle calamité. Car cet accouchement prématuré me fut imputé à crime, puisque j’avais encore une fois « contrarié » ma mère qui, de ce fait, en était « destimbourlée » au point d’en perdre le sens du calendrier (ses sens étaient égarés, elle avait perdu le Nord, elle ne savait plus ce qu’elle faisait…), ou « débourounnée » (décontenancée, perdue).

Cet épisode a conforté mon entêtement dans l’opposition systématique et dans l’obstination critique d’un  observateur partial, qui s’était déjà affirmé dans l’épisode mémorable du cabanon à charbon. C’était un édicule sans valeur architecturale, qui avait  l’ « avantage » de se situer bien en vue dans la cour de l’école, quelques fenestrons permettant d’observer de l’extérieur tout ce qui pouvait s’y passer.

Une après-midi durant, ma mère m’y avait enfermée à double tour, pour me « faire honte », parce que je n’avais pas voulu… manger des carottes. Elle espérait me voir accablée par les lazzis de mes condisciples. Premier échec : mes camarades de classe, qui se souviennent encore de la cruauté de la sanction, n’éprouvèrent que commisération. Deuxième échec : le cabanon servait de réserve à charbon – ce n’étaient pas encore des charbons ardents. Mais je n’avais pas plus peur du noir de la houille que de l’obscurité du cagibi de la maison ; et j’ai pris un malin plaisir à me vautrer dans les boulets pour me barbouiller copieusement, vêtements compris, afin de préparer les ablutions et la lessive ; afin de faire le clown, aussi.

J’ai toujours eu horreur des carottes, même à mon âge avancé.

Les notaires, la mort, le crêpe

N’ayant pas vu de mort avant l’âge de quelque quarante ans, je n’ai pu appréhender la chose que par ses effets secondaires. C’étaient d’abord les histoires colportées par grand-mère Louise :  elle comprenait le langage des cloches et, dès qu’elle entendait un glas sonner au clocher du village, elle courait aux nouvelles, dont elle faisait un rapport exhaustif. Quand la chance nous souriait, le « corbillard de nos grands-pères » passait devant l’école, et nous plongions nos regards sur les grands voiles de crêpe noir qui cachaient aux regards les femmes éplorées et les autorisaient à bavarder impunément, pourvu qu’elles eussent une démarche accablée.

Le moment le plus sublime était cependant celui où Grand-Mère coiffait son élégant bibi de pleureuse, avec voilette discrète, pour aller fêter les morts de la ville (ils étaient presque tous biterrois). Elle revenait intarissable sur les potins de la famille et les fortunes et infortunes de ses membres : le cousin Valette,  qui fut ténor, gagna au loto et mangea son magot au point de ne pouvoir se payer une paire de chaussettes ; la tante Aïdé n’avait pu se faire légitimer,  and so on. Comédies rituelles évoquant les visites funèbres où me traînait ma lointaine cousine Andrée (celle qui était presque aveugle), où ces dames, s’installant hors de vue du défunt, devisaient de locataires mauvais payeurs et de commerçants malhonnêtes.

Et il y avait les notaires, chez qui ma mère se précipitait en ma compagnie dès que les morts appartenaient à la famille proche, dont il était toujours intéressant de concupiscer l’héritage. Témoin, le « secrétaire qui avait de la valeur » de grand-mère Rosine et la vigne et la châtaigneraie du grand-père Lauze. Je détestais les notaires, peut-être à cause de la « robe demi-deuil » dont j’étais affublée ; surtout parce que la priorité de l’économique sur l’affectif m’a choquée dès mon plus jeune âge. Au point que je soupçonnais ma mère d’être cruelle et insensible au point de tuer les gens pour les dépouiller de leurs biens !

Surtout lors de la mort de Tatie Claire.

Tatie Claire

Tatie Claire était la sœur de ma mère et le soleil de ma vie. Je passais souvent mes vacances avec elle, et elle ne me battait jamais parce qu’elle avait toujours raison. De plus elle me lavait, et ceci pas seulement le jour où les maîtresses faisaient l’ « inspection des têtes » (pour les poux) « et des ongles » (souvent « en deuil »).

Nous allions au dépôt de la SNCF, où travaillaient des femmes sur d’énormes locomotives et où j’ai découvert les délices de la douche. Le soir, dans son salon orné au printemps d’un bouquet de violettes, elle fumait une infâme mixture de la guerre, et je l’admirais avec ravissement.

Elle m’a appris l’héroïsme un jour où je lui ai servi de « couverture » dans une action de la résistance : m’enfermant dans une salle d’attente vide, dans le noir le plus absolu, elle m’avait demandé d’attendre sans bouger ni parler. Au petit matin, j’étais stoïquement fidèle au poste et j’en fus chaudement félicitée, et passablement fière, par-dessus le marché. Naturellement, nous n’en avons rien dit à ma mère : le secret, c’est sacré.

Vers la fin de la guerre, elle rencontra un mec qui me plaisait autant qu’il avait l’air de lui plaire. Elle s’est suicidée quelque temps après l’avoir connu. À l’annonce de sa mort, ma mère poussait des cris perçants que je soupçonnais ne pas être sincères : n’aurait-elle pas pris ombrage de ces amours imprévues, de mèche avec une horrible Tatie Marcelle toute sèche qui vivait chez ma tante et qu’elle appelait Maman ?

L’idée d’un complot ne cessait de me trotter dans la tête, surtout lorsque les deux assassines, me voyant avec, dans les bras, une poupée que Claire avait dû m’offrir avant de mourir, se précipitèrent sur moi et m’accablèrent de baffes. Elles me confisquèrent la poupée. Je pensais au notaire, et je décidai de me venger, de LA venger : une vengeance terrible, qui devait faire mal, et que m’offrit le cimetière comme sur un plateau.

Le caveau de famille avait été vidé d’une partie de sa terre. Flanquée de mes deux traîtresses, j’ai aperçu dans la glaise un os qui aurait pu être identifié comme une clavicule humaine (un ancêtre ? Lequel ?). Avec des ruses de sioux, je réussis à m’en saisir pour l’offrir innocemment aux deux cerbères. L’application qu’elles ont mise à tenter de m’anéantir sous une volée de coups, devant un caveau béant et devant un cercueil tout neuf, suffit à me persuader de leur ignominie, ainsi que de l’efficacité de ma vengeance.

Et puis, tout naturellement, nous sommes allés chez le notaire. Je n’ai revu ni ma poupée ni la statue en stuc de Méphistophélès qui ornait la commode, ni le petit vase de violettes, ni le papier à cigarettes, ni la châtaigneraie et la vigne qui constituaient les seuls souvenirs de la famille. Elles avaient dû tout vendre, par pure rapacité, enterrant deux fois, avec l’aide du notaire, leur passé et ma tante.

La rue de la Gaie Sortie

Je n’aimais pas l’école, bien que j’y fusse une excellente élève, sachant lire avant l’âge de cinq ans et toujours première en classe : éviter les baffes lorsque j’étais deuxième.

Je n’aimais pas l’école parce que je m’y fais toujours battre, par ma mère, d’abord, qui m’a imposé le cours préparatoire dès l’âge de trois ans (« à la maternelle, on ne fout rien »), puis par l’affreuse Madame Dachary (que j’ai supportée jusqu’au CM1, date à laquelle je quittai le village pour le collège de Sète), qui m’attachait au banc avec une corde à sauter, ou me donnait une fessée avant de me foutre à la porte, ce qui me valait une seconde fessée de ma mère : « Elle est aïssaple ! »

Je préférais la bibliothèque de la classe, riche en textes intégraux illustrés de gravures (Robinson Crusoë, l’Iliade et l’Odyssée dans la traduction de Leconte de Lisle). J’aimais aussi l’histoire de saint Martin de Tours, dont on se demande ce qu’il faisait dans une école laïque, à cause du manteau qu’il partageait avec un pauvre.

Mais ces livres étaient distribués avec parcimonie, et il fallait les mériter : proscrire l’orthographe simplifiée, ne pas étaler les pâtes en humectant son index de salive, ni faire des trous dans le cahier, réciter par cœur les règles à respecter, etc.

Tandis que la cloche, elle, sonnait tous les jours. Les maîtresses se débarrassaient de leurs élèves, et les écolières se précipitaient à grands cris vers la rue de la Gaie Sortie, de l’autre côté du portail. Le nom et la situation géographique de cette rue sont totalement authentiques et peuvent être vérifiés sur le terrain : preuve que des générations de filles avaient honni la prison de l’école.

Mieux encore : pendant la guerre, où l’ennemi était allé jusqu’à bombarder Béziers, la cloche se compléta de quelques alertes, plus bruyantes et plus impératives, qui nous autorisaient à plaquer le travail en cours et à nous ruer sur un trou prévu à cet effet dans le mur du préau.

Le trou débouchait sur la verte nature : d’abord les Hortes (les jardins), puis le cagnard d’un talus surmonté d’un amandier. Ces jours-là, c’était le pied : nous bénissions toutes les bombes, dont nous n’avions d’ailleurs fait aucune expérience réelle. Nous étions dispensées de rang, et nous pouvions jouer sans entrave : vive la guerre !

 

Mon père Albert : le retour

Je n’ai pas fait la guerre, mais mon père non plus, bien que, lui, il soit parti dans cette intention (ou par obligation). Il n’est pas même arrivé jusqu’au front : il s’est arrêté sur le seuil, et fut invité cinq années durant dans un « oflag », car il était officier de réserve. Ce titre lui a permis de ne pas être traité comme de la piétaille et de savourer la compagnie de Jean Guitton, de Gilbert Spire [un professeur de philo, cité par Sagan au début de Bonjour tristesse],  et de René Boudon, qui fut évêque de Mende et à qui mon père, anticlérical et laïque, vouait une indéfectible amitié (il fut invité en grande pompe à ma communion solennelle !).

Les souvenirs du guerrier n’avaient donc rien à voir avec la guerre, puisque sa rencontre la plus émouvante fut celle de la métaphysique, dont il retint essentiellement la règle de la dissertation en trois parties divisées en trois, elles-mêmes divisées en trois, et ceci jusqu’à l’infini : bref, la règle de trois, qui empoisonna mes années de philo (il contrôlait mes dissertes).

L’art de la boxe

J’espérais néanmoins que le retour de mon père modérerait le régime de fessées et de baffes auxquelles j’étais soumise depuis ma plus tendre enfance. Il n’en fut rien, bien au contraire. Elles cédèrent la place à des coups de poings et des coups de pied, dont la violence s’aggravait s’ils étaient précédés d’une course-poursuite ou suivis de protestations provocatrices (« Tu peux y aller, je ne crains pas les coups ! »).

La situation était plus difficile à gérer qu’avec ma mère : il se révéla expert en manipulation et entretenait de  pure  façade une complicité à laquelle je me suis fait souvent piéger. Au fond de lui-même, il espérait me formater en effaçant tout le contenu de la disquette. Ce vaniteux autocrate jouait sur le prestige de ses relations récentes pour se poser en grand homme (il n’avait même pas remarqué que Jean Guitton, qu’il déifiait, était un antisémite notoire que la fac de Montpellier avait fini par destituer !).

Il ne voulait que concentrer l’attention sur sa propre personne, au besoin au mépris d’autrui, qu’il n’hésitait pas à rabaisser. J’étais le bouc émissaire parfait. Il m’avait persuadée que j’étais moche (« défigurée » pour une simple dent cassée ou quelques boutons d’acné). Et tous mes rêves de liberté, dénoncés comme pathologiques, étaient repoussés sine die : « Tu n’as rien à dire, tu n’es pas majeure » (à une époque où la majorité était à vingt et un ans) ; « Si tu continues, on te met à la couture » (au centre d’apprentissage)… Je me sentais emprisonnée, et impuissante, sans renoncer à la révolte.

Les horreurs du sexe (Wagner, JSB et l’empire  des sens)

J’avais alors dans les quatorze ans, l’âge de la troisième, et j’étais amoureuse de Jean-Sébastien Bach. Comme on peut l’être à cet âge-là : d’une manière  exclusive, qui frise parfois l’intolérance.

Il fallait aussi, pour m’aligner sur mes camarades de classe, que j’aie un petit ami. Hélas, le seul garçon disponible alors était un élève de seconde amoureux de Parsifal et de Richard Wagner. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je faisais tout ce qu’il était coutume de faire à l’époque entre fille et garçon de quatorze  ans (se prendre par la main, se donner de chastes  baisers…). Mais l’amour de Jean-Sébastien Bach finissait toujours par l’emporter : le débat recommençait. Je clamais mon hostilité à la sensiblerie romantique et à la quincaillerie wagnérienne. Que ce  soit à vélo, à pied ou dans un coin de l’Auberge de jeunesse située à flanc de coteau, notre relation était minée par cette divergence idéologique.

Pendant ce temps, ma mère, titillée par son « innocence », et son mari, qui ne manquait jamais de m’accuser, fouillaient mes affaires. Ils trouvèrent probablement quelque billet rédigé dans un style ampoulé et partirent  immédiatement à l’attaque des parents de ce pauvre garçon, qui allait se faire engueuler ferme.

Et tout ceci  me conduisit… à l’hôpital, sans Jean-Sébastien Bach, où je fus traînée par la force, après accusation de pornographie. Ce qui m’y étonna le plus, c’est qu’une bonne sœur, dès mon arrivée, m’offrit la « médaille miraculeuse », qui devait avoir fonction d’exorcisme. On se demande vraiment en quoi la Madone, miraculeuse ou pas, est concernée par la musique de Bach, qui ne s’adressa qu’à l’Esprit (le vrai, qui n’a pas besoin de procréer), et aux doigts, pour la sensualité de l’exécution.

Naturellement, j’ai escampé la madone aux escoubilles, et je me suis réjouie qu’un chantage ait peut-être avorté !

Torquemada et le docteur Jekyll

Cet incident n’est qu’un parmi tant d’autres, déclenchés sous des prétextes souvent futiles. Le « drame » était précédé le plus souvent d’une fouille à laquelle il était difficile d’échapper : ni la Critique de la raison pure ni la Phénoménologie de l’Esprit ne constituaient des planques sûres, pas plus que les poches, les fonds de sacs, les poches de cartable… Le tout accompagné de menaces, jusqu’au psychiatre qu’ils avaient probablement tenté de corrompre pour m’emprisonner  de force dans une quelconque camisole. Et j’avais entre dix-huit et vingt ans… Mais la majorité à vingt et un ans faisait toujours planer quelque danger…

La fuite physique m’était impossible, à moins de passer à  des extrémités sans issue. A dire vrai, le suicide ne me plaisait guère. J’avais aussi pensé au couvent, mais une prison n’est pas mieux qu’une autre, et l’expérience de Tatie Claire n’avait guère été concluante (d’autant que la cigarette est proscrite de ces lieux !). Le départ  pur et simple ? Impossible. D’une part, l’argent de poche qu’ils m’octroyaient correspondait au mieux à deux allers-retours Versailles-Paris  ou à quelques tickets de resto-U. D’autre part, lorsque le CAPES m’a procuré le premier salaire (de misère, en ce temps-là), je n’ai pu résister au plaisir de faire de l’acrobatie aérienne. Enfin, lorsque mon brillant succès à l’Agrég a couronné mes études et qu’on m’a offert un poste à New York, j’ai dû me rabattre sur Metz, faute d’argent. Le succès d’ailleurs m’a valu d’être vidée sans un rond, sous prétexte, a dit ma mère, que je les avais "beaucoup déçus".  En effet, j’avais commis le crime d’aller voir, quelques jours avant les résultats, un film dénoncé comme pornographique, Hiroshima mon amour. Ah, l’innocence !

Et j’ai épousé Gilbert.

La bombe salvatrice

L’histoire d’Hiroshima ne m’aurait pas fait rire aux larmes si la censure n’avait agi aussi contre les Contes cruels de Barbey d’Aurevilly, dont l’exemplaire, qui ne m’appartenait pas, avait été confisqué par mon père.

J’avais alors vingt-trois ans, et j’ai enfin compris que mes parents n’avaient d’autre intention que de me « corriger » au sens violent du terme (redresser par la force, mettre aux normes, mettre droit, c’est-à-dire obéir). Ils ne se contentaient pas d’être « laïques » et « gratuits » : ils étaient essentiellement « obligatoires ». Ils fonctionnaient à l’encre rouge, et n’appréciaient finalement que le renoncement à tout plaisir.

Jusqu’ici, sur le plan scolaire et universitaire, où ils ne connaissaient pas grand-chose, j’avais pu jouir de quelques plaisirs défendus dont ils ne soupçonnaient pas l’existence : la lecture  d’Aristote (dans les moments les plus économiquement désespérés de mon existence, je suis toujours partie avec ses œuvres quasi complètes, en plus du Bonitz [commentateur d’Aristote]), la Troisième Méditation de Descartes (qui me réjouit le cœur), la troisième partie de l’Ethique de Spinoza (qui me plonge dans l’hilarité). Car si je détestais l’école à cause de la corde à sauter avec laquelle l’horrible Madame Dachary m’attachait au banc, j’aimais toujours les livres, avec passion.

[Le piano]

Malheureusement, la lecture ne suffisait pas à mon bonheur, car mes parents avaient mis au point ce qui fut pour moi le pire supplice : la privation de mon piano.

J’étais fascinée par cette chose qui chante, dont l’accès m’était autorisé chez le menuisier du village, et qui reproduisait sous mes doigts tous les airs que je connaissais. Nous étions à l’unisson.

Vers l’âge de neuf ans, mon père confia mon apprentissage aux coups de règles de Mademoiselle Saury, qui aimait la discipline plus que la musique. Mon enthousiasme passait outre, et j’ai vite rattrapé le retard qui m’handicapait comparativement aux « bons élèves » qui avaient commencé le piano à cinq ans.

Progressivement, il se nouait entre le piano et moi ce qui était de l’ordre de la relation amoureuse, mais qu’aucun amour humain ne saurait égaler. Une concentration de tous les muscles sur le bout des doigts ; des doigts dont la sensualité du toucher module le timbre ou la puissance des notes ; une union si étroite du corps et de l’âme du bout des doigts, qui fonctionnait souvent toute seule, comme si la pensée s’y était réfugiée. Un plaisir à la fois spirituel et physique qui m’incite à croire que, si les anges existent, et s’ils sont si heureux, c’est qu’ils passent leur temps à jouer des fugues de Bach…

Je jouais très bien, de l’avis unanime. Quand j’ai eu douze ans, Lazare Lévy, qui m’avait auditionné et qui avait besoin de compenser le massacre de son fils dans les camps, proposait de prendre en charge mon éducation musicale et mon éducation scolaire (pour rassurer la famille). A quatorze ans, Yves Nat voulait me prendre immédiatement dans sa classe à l’Ecole normale de musique.

Naturellement, ma famille « aimante » ne pouvait supporter l’idée de renoncer à sa surveillance inquisitoriale. Elle opposa à ces propositions des refus systématiques, évidemment sans me consulter.

Je commençais à comprendre que le piano n’était pour eux qu’un meuble, que l’on exhibait comme « le secrétaire qui avait de la valeur ». Et d’ailleurs, la transformation de mon piano droit en demi-queue donnait au salon familial une allure cossue tout à fait flatteuse pour de « simples instituteurs ». Et tant pis pour la musique.

Il me restait un espoir : le concours du Conservatoire de Paris, après le Bac. Mais c’est là que, sous prétexte de déménagement, mon piano a disparu, avant d’être vendu quelque temps après.

Ce fut là un insupportable chagrin d’amour. Je pleurais à la simple vue d’un piano et… mes doigts, comme morts, ne pouvaient plus jouer.

C’est sur ce déchirement qu’ont démarré mes études universitaires, auxquelles je ne pouvais que me résigner. Mais quelque chose avait changé : j’ai osé devenir la plus mauvaise élève de ma khâgne, au point que la prof de philo avait déclaré que je ne ferais jamais rien dans la vie. J’ai donc fui la khâgne, profité (usé, abusé ?) de la liberté de la Sorbonne, et repris du poil de la bête ?

Et j’ai épousé Gilbert, après l’Agrég.

Gilbert, Mamy, Papy, puis Catherine, puis Michel

Néanmoins, quelque chose de grave – de vital – avait été définitivement cassé et irrémédiablement détruit : ce contact physique, quotidien, sensuel avec un instrument dont jusqu’alors je ne m’étais jamais séparée, si ce n’est pour quelques jours, de brèves « vacances ». Mais le trou noir, qui avait affecté non seulement le fonctionnement de ma mémoire, bloquée au-delà de deux pages, mais celui de mon esprit tout entier, était si absurde, si incommunicable, qu’il fallait l’enfouir au plus profond de l’oubli.

La découverte de Gilbert fut comme une bouffée d’oxygène dans cette atmosphère étouffante, dominée par l’angoisse du concours, mais aussi les constantes « persécutions » d’une famille « compréhensive »… à qui je ne pouvais rien dire sans que mes propos soient suspectés d’intentions plus ou moins cachées.

Nos succès à l’un comme à l’autre et le sens de l’humour que nous avions en commun ont créé une atmosphère de complicité heureuse et d’échanges intellectuels et amoureux, lesquels n’avaient, à nos yeux, d’autre issue que le mariage. Mais nous ne savions pas, à cette époque, ce que nous avions lu dans Rousseau, que « le mariage tue l’amour »,  parce que nous ne savions probablement pas ce qu’est le mariage….

 

Ce texte, inachevé, ne raconte pas les deux mariages et les deux divorces de Marie-Claire, avec Gilbert Lascault et Pierre Lepape, ses quatre enfants, Catherine Lascault, Michel Lascault, Cassandre Lepape et Vincent Lepape, sa réception première à l'agrégation de philosophie, son activisme en mai 1968 et comment elle fut exclue de l'université de Rouen, ses classes de terminale et d'hypokhâgne au Lycée Jeanne d’Arc de Rouen comme prof de philo, son militantisme tumultueux au Parti socialiste, ses cours à l’Université de Vincennes, le début de sa thèse avec Bourdieu, ses émissions radiophoniques minutes sur l’origine des noms de villages en Normandie, ses ouvrages sur Machiavel, sur la pédagogie, sur les difficultés de la grammaire, sa seconde carrière dans le marketing, ses causes humanitaires, sa générosité, ses amis,  sa maison de Mont-Saint-Aignan, etc.  C'était une femme exceptionnelle, comme l'atteste ce récit.

Ci-dessous les derniers mots que ma mère a écrits, sur son carnet de notes, le samedi 7 juin 2008 :

Puis elle s’en alla, peu après minuit.

et sur sa tombe on? ?écrivit :

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